Ne jetons pas 2020 avec l’eau du bain

2021 est désormais sur orbite, il apparait cependant essentiel de ne pas oublier 2020, « annus horribilis” s’il en est, avec son cortège de drames, de peine, de douleurs … A bien des égards la crise sanitaire nous a fait entrer de plein pied dans le nouveau millénaire. Tel un crash test, révélateur de fragilités multiples, accélérateur de failles devenant fractures, catalyseur révélant le degré de décomposition avancée d’une société considérée jusque là comme invulnérable, elle a constitué une de ces singularités qui marquent et ponctuent durablement l’histoire du monde et des hommes.
Ce « tremblement de terre » suivi de plusieurs répliques déstabilisantes, touchant autant l’intime que le collectif (confinement, masques, tests, couvre feu, vaccination …) a démontré l’incapacité d’un modèle en fin de cycle à relever les défis et urgences du temps présent. Les doutes ont dans la douleur et les larmes remplacé les certitudes d’antan.

Le modèle technocratique pyramidal centralisateur, aux lignes hiérarchiques venues d’un autre âge, qui structurait jusque là le pays et rythmait nos vies quotidiennes s’est fracassé au mur de la réalité du monde réel.
Les besoins concrets, pour certains vitaux, l’urgence d’agir ont crevé la bulle filtrante théorique sensée nous protéger. Problématique bien plus profonde que les erreurs de pilotage dénoncées par des politicien(ne)s « indigné(e)s », tant de la majorité que de l’opposition. Le problème ne peut se réduire à une simple affaire de casting comme certains veulent le faire entendre, c’est bien la matrice qu’il faut remettre en cause. Nombre de ces indignés étant également comptables de la faillite du système, une réalité qui devrait les mener à plus d’humilité et souligne toutes les limites de l’offre politique actuelle.

Ces derniers mois nous ont amené à une revue de détail de nos priorités :
– Le « premier de cordée » a laissé place au « premier de corvée », tant l’importance des services de base et de première nécessité (hôpitaux, éducation, caissières…) s’est imposée à tous, apparaissant dès lors plus comme des opportunités que des charges.
– Le rôle des acteurs de terrain, disponibles, accessibles, en capacité d’agir (élus locaux, généralistes, pharmaciens …), en lieu et place d’un état ou de structures XXL lointaines, déshumanisées totalement déconnectées et passive a été crucial,
– La place accordée à l’hôpital et à notre système de santé,
– L’importance pour l’Europe de maitriser une « supply chain » qui a souligné douloureusement nos dépendances actuelles

Les failles du système, les acteurs du terrain les ont subit en temps réel : manque d’anticipation, de réactivité et de souplesse, indécision, injonctions contradictoires, verticalité hors de propos lorsqu’elle adresse les modalités de mise en place, autant d’éléments témoignant d’une « stupidité fonctionnelle » inadaptée aux défis systémiques qui sont désormais les nôtres. Bienvenue dans la société complexe …

Le Maire que je suis a pu toucher du doigt les lignes de fracture d’un modèle à bout de souffle et apprécier tout le potentiel d’une société qui n’en manque pas, formidable promesse pour l’avenir …

Permettez à un simple élu local de proposer quelques pistes de réflexion et d’actions …

«Vivre, c’est naviguer dans un océan d’incertitudes, à travers des archipels de certitudes»
Edgar Morin

Oser le collaboratif

La dimension systémique des défis que nous devons relever imposent de privilégier une approche globale, de tenir compte de la complexité des situations rencontrées et de la nécessité d’être agile qui ne se décrète pas du hat vers le bas mais se cultive au quotidien. Cette priorité exige de l’État de ne plus être « stratège » mais « collaboratif ». Cet impératif nécessite de mener une véritable révolution culturelle introspective et de développer des capacités qui sont pour lui « terra incognita ». Elles seules lui permettront de répondre aux incertitudes et aléas d’une société qui devient plus complexe chaque jour. Constat à prendre en considération cependant, ces dernier mois le temps a tendance à s’accélérer …
Le noyau vers tout gravitait et d’où tout partait, doit se transformer en éco système … La problématique n’est pas « plus » ou « moins » d’Etat, mais celle de voir émerger un « Etat augmenté », libéré, dont la puissance et la rapidité d’action est décuplée par sa mise en réseau encore faqut il qu’intelligence et expertise soient présentes aux extrémités du réseau, notamment à l’échelon le plus proche, la première ligne, ,et non plus au seul sommet.
La verticalité, l’omniscience technocratique, hiératique et hiérarchique sont devenus autant d’handicaps, nous en avons payé le prix ces derniers mois. L’État se doit d’être en dynamique, apprenant, résilient, assumer des erreurs le plus souvent instructives, privilégier les retours d’expérience sans tabous, cultiver la transparence, intégrer la plénitude de l’expertise des usages et la nécessité de répondre aux besoins de l’usager. Il nous faut passer d’une culture du chiffre et du savoir théorique à une culture de l’utilisateur et du savoir faire, dans laquelle le « bottom Up » doit s’imposer au « top down » inadapté à la réalité concrète et complexe d’aujourd’hui.

« Faire société », plus que jamais créer du lien

Si le rôle du premier de cordée doit être relativisé, l’esprit de cordée, lui, constitue un véritable talisman. Pour progresser et avancer, une société se doit de faire bloc, d’être solidaire, encore plus dans l’adversité. Le marqueur de la qualité effective d’une cordée, aussi invraisemblable et paradoxal que cela puisse l’être, est son ultime maillon, le serre file. Il est vital pour la vie du groupe qu’il ne décroche pas, sinon tous seraient alors en danger, tant la réussite ne peut être que collective.
Il faut privilégier un concept central que les élus locaux connaissent et appréhendent, celui de l’acceptabilité. Mot pourtant honni, méprisé et ignoré trop longtemps d’une technostructure et de politiques imposant d’en haut des décisions sans nuances, et ce n’est pas une question de générations, loin s’en faut.
Le mouvement des « gilets jaunes », exprimant le ras le bol des invisibles, assignés à résidence, jamais entendus, jamais écoutés, a marqué une nouvelle étape. Il faut la replacer dans un contexte planétaire, celui du Brexit, de l’élection de Trump … Ne condamnons pas les conséquences sans nous adresser aux causes ! Ce concept est apparu comme essentiel dans les mesures sanitaires liées au COVID : confiné ou ne pas confiné, imposé ou ne pas imposer …
S’en dispenser appauvrit l’action publique et nourrit une contestation qui mine et affaiblit durablement le pays, parfois au pire moment. L’acceptabilité c’est le consentement mutuel, le compromis plus que le consensus … Proposer du grain à moudre, expliquer en transparence et non dissimuler … L’affaire des masques laissera des traces durables, sur le crédit de la parole publique de l’Etat.

Travailler notre résilience, accepter l’aléa

La crise sanitaire nous a fait réaliser que l’unique stratégie possible était de s’adapter aux évolutions incertaines et complexes de l’épidémie, de vivre avec le virus en déployant des politiques de prévention, de composer avec la maladie. Cette capacité à s’adapter accompagnera désormais toutes les générations de femmes et d’hommes à venir, affrontant les conséquences du changement climatique, les soubresauts d’une planète en souffrance : surfer sur la vague plutôt qu’être emporté par elle.
Il convient de contribuer à l’émergence d’une stratégie de résilience, revoir les fondamentaux et valeurs de nos systèmes éducatifs, de gouvernance, de prise de décision. Autant de pré requis qui nécessitent un état en mesure d’impulser, d’accompagner et dynamiser, de créer des synergies, de composer avec les contextes locaux, notamment à partir des énergies, contraintes et potentialités qui y sont présentes, de développer des filières courtes de proximité, faire de l’économie circulaire une réalité concrète, c’est cela la résilience.

Reconquérir notre capacité à faire, agir, limiter nos dépendances … « S’il y a un autre monde, il est dans celui là » … Nous devons réhabiliter le long terme face à la dictature du court terme et investir pour demain et éaprès demain : infrastructures, éducation, santé, aménagement des territoires, mobilités inclusives …

La résilience exige d’irriguer tous les territoires

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