Cent ans après

Dépôt de gerbes au cimetière allemand de Chambry (Ville de Trilport / D. Douches)

Depuis 2000, Trilport est jumelée avec la ville d’Engen, aussi il nous semblait important de commémorer avec nos amis allemands le centième anniversaire de la fin de cette véritable abomination qu’a été la guerre de 1914-18,  dont les terres de Brie portent la trace indélébile, et de faire de cette célébration, un temps fort de notre jumelage.
Une délégation d’élus d’Engen, conduite par Johanes Moser, son Burgmeister est venue à Trilport lors du premier week end d’octobre, tout juste après les cérémonies de leur fête nationale, qui commémore le « jour de l’unité allemande » du 3 octobre 1990, date de la réunification officielle du pays.

La délégation allemande a visité le Musée de la Grande Guerre dédié à un conflit qui marque incontestablement un tournant de l’histoire du monde.
Ces années de guerre ont totalement bouleversé l’équilibre géo politique et vu une nouvelle carte d’Europe et du monde apparaitre : démantèlement de l’Autriche Hongrie, révolution russe, arrivée des USA comme grande puissance …
Plus encore, c’est le terrible bilan d’une catastrophe humaine sans précédent qui marque à jamais la mémoire collective de nos pays respectifs et dont nos monuments aux morts témoignent : 9 millions de morts (en France et Allemagne, 25% des hommes ayant entre 20 et 30 ans n’en reviendront pas), 20 millions de blessés, des milliers de villages et de villes détruites sous un déluge de feu, de plomb, de gaz et d’obus.
Que dire de plus, sinon que le nouveau monde qui émerge en 1918, du fait surtout des conditions de paix imposés aux vaincus (« vae victis », ou « malheur aux vaincus ») sera à l’origine d’un autre conflit mondial, encore plus effrayant, plus dramatique et inhumain.

Un des enseignements de ce terrible et dramatique conflit est bien qu’il n’y a eu ni vainqueurs, ni vaincus, mais que des perdants, et ce sur plusieurs générations … 

Le groupe Scènes et Marne 1914  (Ville de Trilport / Damien Douches)

Le musée de la Grande Guerre est issu de la rencontre improbable en 2004 entre Jean François Copé, Président de la jeune Communauté d’Agglomération du Pays de Meaux et Jean Pierre Verney  un passionné qui a constitué durant quarante années la plus grande collection privée sur 14-18 au monde.
Un fonds documentaire unique composée de plus de 18 000 objets et 35 000 documents (milliers d’armes, d’uniformes, de papiers militaires, de jouets, de journaux… ) que l’agglomération rachète pour 600 000 euros. Cette collection, d’une valeur inestimable, constitue le point de départ d’un musée emblématique pour ce territoire, tant il apparait essentiel de rappeller aux futures générations les millions de morts d’une guerre moche, sale, cruelle et tragique dont un épisode clé s’est déroulée sur cette terre de Brie.
Si indéniablement le musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux, constitue un magnifique écrin pour la collection de Jean Pierre Verney, j’ai à chaque fois les mêmes regrets,  j’en avais discuté avec lui : ne pas assez ressentir la douleur et les larmes ou mis plus en lumière les mutineries de 1917 et les exécutions qui ont suivi, conséquences des décisions criminelles et iniques de sabreurs gallonés se fichant comme une guigne du prix du sang versé ou du poids d’une vie de poilu …  De ne pas assez voir non plus exposé, la violence des mots écorchés vifs, d’écrivains comme Céline, ou ceux des soldats crevant comme des rats dans les tranchées … 

Nous nous sommes rendus ensuite au cimetière militaire allemand de Chambry  qui abrite les dépouilles de près de 1000 soldats allemands enterrés dans une fosse commune afin d’y déposer une gerbe, puis arrêtés au Cimetière communal de Chambry,  haut lieu de combats dont les murs sanctuaires gardent les traces indélébiles. Autant d’étapes qui ont marqué et touché nos amis allemands.
Le parcours de mémoire relatif à ce conflit, regroupe sur l’agglomération, de nombreux autres sites remarquables. Il est important de mettre en valeur ce patrimoine historique unique, tant les champs, forêts et vallons environnants ainsi que les chemins et routes qui relient nos villes ou villages ont été abreuvés du sang des milliers de morts de toutes nationalités, races ou confessions, tombés lors des terribles batailles de la Marne et de l’Ourcq. Cette commémoration s’est terminée le lendemain au monument au morts et devant l’arbre du jumelage, en présence des poilus du groupe Scènes et Marne 1914, dont la prestation a été vivement appréciée de nos amis allemands.

S’il me faut garder en mêmoire un moment particulier de ce week end lourds en émotions diverses et en symbolique,  c’est sans doute le dépôt de gerbe que nous avons effectué au cimetière allemand  avec mon collègue Johanes Moser, burgmeister d’Engen,  que je retiendrais. Durant la minute de silence, les paroles de la chanson de Brel « Jaures »  traitant d’une génération littéralement sacrifiée me sont venus étrangement aux lèvres …

ls étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s’appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents

Le devoir de mémoire est un temps de recueillement et de respect envers tous ceux qui sont tombés ou ont soufferts, mais il doit nous permettre également de méditer les leçons, souvent douloureuses, de l’histoire, afin que demain soit plus beau qu’hier ou qu’aujourd’hui, et que les hommes ne renouvellent pas, sans cesse, les erreurs du passé, comme une fatalité ou un chatiment qui leur collerait à la peau.

Jaures

Jacques Brel

« Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s’appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l’absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d’être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

On ne peut pas dire qu’ils furent esclaves
De là à dire qu’ils ont vécu
Lorsque l’on part aussi vaincu
C’est dur de sortir de l’enclave
Et pourtant l’espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu’à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur


Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?


Si par malheur ils survivaient
C’était pour partir à la guerre
C’était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu’ils aillent ouvrir au champ d’horreur
Leurs vingt ans qui n’avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Livre « Putain de guerre », écrit par Tardi et Jean Pierre Vrnuy – Casterman
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2 réponses sur “Cent ans après”

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