L’écoquartier de l’Ancre de lune sur orbite

Déambulation de la délégation ministérielle dans la ville

Le déplacement ministériel qu’Emmanuelle Wargon a consacré à l’écoquartier de l’’Ancre de lune de Trilport souligne que cette opération est reconnue désormais comme un véritable enjeu par l’État au plus haut niveau; il n’est pas si banal que la Ministre du logement réserve toute une demi journée à une telle visite sur son agenda.
Si cet écoquartier intègre toutes les dimensions sociale, urbaine, environnementale du concept, une de ses singularités est d’être porté depuis l’origine par une petite ville désirant simplement rester maitre de son développement futur, préserver ses valeurs et son identité comme sa proximité directe avec les espaces naturels et agricoles.
Un des objectifs des élus est d’éviter que Trilport ne devienne la proie des promoteurs et un espace de relégation, mais qu’au contraire elle attire les talents qui font d’une ville durable, une ville désirable. Objectif ambitieux certes, mais sans ambition qualitative et humilité (les deux vont de pair) il n’est guère possible d’arriver à bon port.

En 2006, jeune maire (qualité éphémère et bio dégradable) je me suis retrouvé confronté à la nécessité d’accueillir de nombreux nouveaux habitants du fait de la loi SRU ; autant je partageais les objectifs d’un texte destiné à favoriser solidarités et mixités sociales, autant l’absence d’ambition qualitative comme les modalités de mise en oeuvre me sont apparues préjudiciables.
Un Maire « exemplaire » aux yeux de l’État d’alors se devait de déployer dans les meilleurs délais des opérations urbaines de grande envergure (situées en périphérie généralement), accueillant 100% de logements sociaux afin d’apporter la réponse quantitative attendue et dans le bon timing. Je n’ai jamais été persuadé que ce mode opératoire soit la meilleure garantie d’aboutir à une mixité épanouie ! Aussi j’assume de ne pas avoir été exemplaire, ne souhaitant pas recréer de nouveaux ghettos dans ma ville, d’autant que le zonage imposé par l’Etat central, malgré l’aide de ses services départementaux a constitué un lourd handicap toutes ces années devenant un véritable boulet entravant singulièrement notre action comme celle des bailleurs agissant sur la ville. Il me semblait également essentiel de laisser le temps à « la greffe urbaine de prendre » en mettant en place les conditions d’une véritable mixité sociale et générationnelle.

Aussi, j’ai proposé à l’équipe municipale d’explorer la piste des écoquartiers, démarche totalement iconoclaste en 2006, qui a beaucoup fait sourire dans les villes voisines. Trilport était déjà engagée sur la voie de la ville durable (1ere commune d’Ile de France à avoir initié un Contrat Régional totalement HQE et de moins de 5 000 habitants à avoir initié un Agenda 21 ), nous ne partions pas d’une page blanche.
Afin d’être le plus en résonance avec le territoire, nous avons initié un long cycle de concertation avec les partenaires institutionnels, les acteurs de terrain ou du monde économique et agricole, des habitants (riverains notamment de la friche sur laquelle était prévue l’implantation du projet urbain).
Cette démarche collaborative de plus de deux ans a favorisé l’émergence d’un projet de territoire authentique, accepté par les habitants, les élections municipales successives le soulignant, tant nos opposants ont utilisé l’écoquartier comme argument électoral « massue ».

La qualité et l’originalité de la démarche ( rien ne vaut la sagesse collective), les ambitions qualitatives développées ont permis à Trilport d’être la plus petite ville lauréate de l’appel à projet « Nouveaux Quartiers Urbains » (ou NQU) lancé par la Région Ile de France en 2009, pourtant fléché essentiellement pour les grandes ville. Nous avons la même année noué un partenariat stratégique avec l’Établissement Public Foncier d’Ile de France, sans qui rien n’aurait été possible, tout en refusant diverses propositions de promoteurs.
Afin de garantir ambitions environnementales et concertation, la commune a opté pour la création d’une Zone d’Aménagement Concertée ( ZAC) et lancé une consultation. Parmi les 4 propositions d’aménageurs, nous avons sélectionné le projet nous apparaissant comme le plus respectueux du cahier des charges (défini dans un référentiel durable) élaboré par Françoise Hélène Jourda pour l’AFTRP et signé le contrat de concession avec cet aménageur en 2012.

Ce travail de réflexion de fond comme les multiples études techniques réalisées ont permis de définir un périmètre cohérent, composé de plusieurs secteurs : zones résidentielles, infrastructures liés aux mobilités (pôle gare), espaces destinés à l’animation sociale et à l’activité économique …

Nous poursuivons la réflexion collective autour de trois objectifs clairs :

  • Contextualiser projet et approche afin d’être le plus en résonance avec le territoire,
  • Agir sur une performance environnementale globale, laissant de coté « green tech » et « green washing », intégrant usages des habitants, fonctions de la ville, proximité habitat / gare, origine des matériaux utilisés, protection des espaces agricoles et naturels ;
  • Conforter lien social et mixités, qu’elles soient générationnelles (une ville pour tous les âges), sociales (répondant aux objectifs de la loi SRU) ou fonctionnelles afin de préserver une activité économique, commerciale (commerce de proximité) et servicielle.

Année clé, 2016, durant laquelle l’Ancre de lune a glané deux distinctions prestigieuses : le label national et celui de la Région Ile de France, « Quartiers innovants et écologiques ». Soulignons le soutien constant de la Région Ile de France, de Jean Paul Huchon (2009) à Valérie Pécresse (2016), ce qui souligne l’intérêt de cette opération pour le territoire.

Suite à des interrogations soulevées lors de la visite ministérielle, j’ai jugé utile de revenir sur certains points essentiels :

  • Pourquoi  » reconstruire la ville sur la ville ». Quels obstacles avons nous du surmonter ?
  • Comment le choix du chanvre s’est il imposé ?
  • Quel projet social pour un écoquartier comme l’Ancre de lune ?

Pour en savoir plus

Présentation à la Ministre du Logement, Emmanuelle Wargon du périmètre de l’écoquartier

Pourquoi reconstruire la ville sur la ville ?

Nichée entre les méandres de la Marne et la forêt de Montceaux, dans un amphithéâtre naturel, Trilport est lové au cœur d’un écrin composé de terres agricoles et d’espaces naturels remarquables : massif forestier, coteaux environnants, bords de Marne.
Jusqu’en 2000, la commune s’est développée au rythme des lotissements pavillonnaires successifs construits sur les terres agricoles et naturelles environnantes, suivant le modèle traditionnel de la « ville longue distance » et consommatrice en espace foncier, énergie, mobilités, génératrice également de fortes émissions de GES (gaz à effets de serre).
Le choix de « reconstruire la ville sur le ville » pour protéger espaces agricoles et naturels, d’adapter la commune aux modes de vie d’aujourd’hui ( mobilités douces, place du végétal, rénovation … ) a constitué un véritable parcours du combattant. Nous n’aurions sans doute pu y réussir concrètement sans l’aide de l’Établissement Public Foncier d’Ile de France.
Le plus paradoxal est qu’agir en cette direction, pourtant vertueuse, s’est avéré beaucoup plus complexe que de pratiquer de l’étalement urbain au détriment des espaces naturels et agricoles. Que ce soit en temporalité, démarches juridiques, impact financier (acquisition, dépollution, aménagement, construction ), charge de travail pour les équipes et élus, contentieux éventuels du fait de la multiplication des zones de friction avec des intérêts particuliers et de promoteurs (DUP, Règles d’urbanisme …). Situation aggravée par un classement de zonage inique de Trilport (au niveau du logement social) qui a pénalisé chaque opération lancée dans le cadre la loi SRU jusqu’en juillet 2020, la ville obtenant enfin gain de cause récemment par arrêté ministériel, ce qui est assez exceptionnel pour être signalé.

Reconstruire la ville sur la ville constitue pourtant aujourd’hui une nécessité reconnue de tous. Il devient possible ainsi de développer une « ville du quart d’heure », de faire de la dentelle urbaine en réhabilitant délaissés, friches industrielles, de protéger espaces agricoles et naturels, de rapprocher l’habitat des infrastructures de transport et commodités de la ville, autour de mixités générationnelles, fonctionnelles et sociales. D’accompagner pour faire simple la mutation urbaine de la ville et de favoriser son adaptation au réchauffement climatique et ses conséquences.
Il est inconcevable que des mesures telle que le fonds friche n’aient pas été développées plus tôt et trop timidement, que si peu ait été fait pour accompagner les élus s’engageant dans cette voie et faciliter leur action.
Soulignons le poids des formalités juridiques à mettre en œuvre : en volume de travail, procédures, complexité, notamment lorsque l’action politique contrarie les intérêts des marchands de sommeil. Il faut compter également avec le respect de textes souvent contradictoires ; ce véritable parcours du combattant peut se transformer si l’on y prend garde en un long chemin de croix.
Une telle approche nécessite de développer un véritable sens politique et de travailler sur l’acceptabilité d’une telle transformation auprès des habitants; en n’oubliant pas que tout compromis exige grain à moudre, respect et écoute.
Accompagner les mutations urbaines, les anticiper pour ne pas les subir, sont autant de challenges difficiles à relever, mais qui sont vitaux pour une ville. Tout territoire répond aux règles du métabolisme urbain, une ville est un corps vivant qui se doit d’évoluer dans un éco système instable pour mieux se porter, éradiquer certains maux ou ne pas s’éteindre à petits feux.

La relation avec l’aménageur (l’AFTRP) devenue depuis Grand Paris Aménagement, n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Les évolutions de gouvernance de cette grande structure publique ont conduit ses dirigeants à s’interroger sur le bien fondé de poursuivre ou non leur implication sur un projet localisé si loin du Grand Paris, porté de plus par une Petite Ville de la Grande Couronne, si loin des métropoles et des villes monde, dont un des objectifs était le développement d’une filière courte basée sur le chanvre. Suite à un entretien franc et direct avec un de ses Directeurs Général fin 2016, tout est rentré dans l’ordre. Gageons que désormais, suite aux visites de Valérie Pécresse, Présidente de la Région Ile de France, de Jean Philippe Dugoin Clément Président de l’EPF et de Grand Paris Aménagement, et d’Emmanuelle Wargon, ministre du logement, mais également l’impact auprès des professionnels de l’aménagement de cette démarche disruptive, l’Ancre de lune est plutôt considérée désormais comme une belle carte de visite et un écoquartier précurseur et innovant à bien des égards, notamment en matière d’économie circulaire et de bilan carbone.
Il faut souligner l’importance de mener une réflexion multidimensionnelle sur l’adaptation de la ville au réchauffement climatique. Elle exige de réfléchir sur la place du végétal, la gestion de l’eau, l’isolation et l’énergie, d’anticiper et prévenir les conséquences des épisodes climatiques extrêmes à venir, de privilégier de faut une approche systèmique reposant sur de multiples compétences …
Les problématiques soulevées nécessitent des expertises croisées, une analyse globale, au niveau à minima du quartier, et justifie la feuille de route mise en place par l’aménageur et sa maitrise d’œuvre. L’importance des études amont constituant une condition sine quanun de réussite.

Comment et pourquoi le chanvre s’est imposé ?

Visite de la délégation ministérielle et présentation à la Ministre Emmanuelle Wargon du site de la société Wall Up Prefa à Aulnoy

J’avais proposé à la Ministre lors de la préparation de sa venue, de consacrer une étape au site d’Aulnoy afin de visiter les locaux de Wall Up Préfa et de PLANETE CHANVRE et de rencontrer les responsables de ces deux jeunes pousses. Je suis effectivement persuadé du formidable potentiel de cette filière pour le territoire comme pour une industrie du bâtiment plus durable et respectueuse de l’environnement.

Les chanvriers font partie de l’histoire de l’Ancre de lune depuis l’origine. Lors de la concertation initiale, nous avions repéré cette filière, notamment autour de la bio masse, même si nous n’avions pas retenu cette piste du fait des problématiques liées à la traçabilité du « sourcing » du bois (indispensable pour transformer les agropellets en combustibles) et aux inconvénients des émanations d’une chaudière centrale.
Toutes ces années, nous sommes restés en contact, convaincus du potentiel du chanvre sur les matériaux bio sourcés liés au BTP. Trilport étant la première commune à l’utiliser comme isolant à l’époque ou la production était exportée quasi intégralement en Allemagne. Nous avons accompagné et contribué toutes ces années à la constitution, brique par brique, d’une filière qui constitue une véritable pépite pour ce territoire, et réconcilie agriculture et BTP avec l’environnement.

Cultiver et produire du chanvre préserve la ressource en eau, cette plante n’ayant besoin ni d’intrants, ni de produits phytosanitaires, son développement n’appauvrit pas les sols, et s’intègre au cycle des cultures des agriculteurs.
Le chanvre participe à la conversion d’une profession vers une agriculture plus responsable et raisonnée, ce qui dans notre région est signifiant. Autre avantage, cette plante possède une qualité rare, tout en elle est utilisable : la graine, la tige, l’écorce … Elle permet de produire des isolants naturels aux performances exceptionnelles, du béton de chanvre qu’il soit projeté sur le chantier comme dans le cas du collectif réalisé par Le Foyer Rémois ou hors site afin de s’affranchir des aléas météos, de la litière et du paillis pour les animaux ou les jardins, de l’alimentaire désormais et de plus en plus du textile afin de remplacer le coton, grand consommateur de ressource en eau.

Pour revenir à l’Ancre de lune, la Ministre a visité le collectif de 45 logements réalisé par le Foyer Rémois et rencontré des locataires qui lui ont fait part de leur satisfaction au regard de l’efficacité énergétique et du confort de vie constaté.
Cette opération constitue une première nationale. Jamais jusque là un immeuble de trois étages (R+3) n’avait été réalisé en utilisant la technique du béton de chanvre projeté, pourtant éprouvée et maitrisée depuis des années.
Il a fallu beaucoup d’obstination et d’engagement à ce bailleur pour venir à bout des formalités administratives tatillonnes et de complications règlementaires, pourtant évitables, de la part des bureaux de contrôle, des assurances ou du CSTB.

Suite à ce retour d’expérience, les responsables du bailleur et ceux de l’interprofession ont été contacté par le cabinet de la Ministre afin de convenir de réunions de travail et d’examiner ce qui peut être fait pour éviter dans le futur ce genre de difficultés afin de permettre à cette filière d’exprimer tout son potentiel et sa valeur ajoutée, y compris si cela fait de l’ombre à certains lobbies, particulièrement actifs, ne partageant pas du tout les mêmes valeurs environnementales.

L’humain, au cœur de l’Ancre de lune

Visite par la Ministre du Logement, Emmanuelle Wargon du bâtiment Botanic réalisé par Le Foyer Rémois, une 1ere nationale

Un écoquartier n’est pas qu’affaire d’aménagement ou de question technique. Si l’innovation doit avoir du sens, elle doit être également sociale. C’est l’importance de mener un diagnostic territorial sur le fond, à partir des problématiques d’un territoire et de ses acteurs locaux, ce que nous avons initié à l’origine.
Avant même que la première pierre de l’éco quartier ne soit posée, cette réflexion avait déjà porté ses fruits : création d’une structure « Petite Enfance », émergence de projets destinés à favoriser l’autonomie résidentielle des seniors, collaboration avec « Relais Jeunes » sur une future résidence pour jeunes étudiants et travailleurs qui n’a pu se concrétiser qu’avec le changement de zonage obtenu par la ville, lancement d’un espace de co working qui a fonctionné trois années durant.
Autant d’initiatives et d’expériences concrètes qui ont fait évoluer en profondeur la réflexion des élus, tant sur les modèles économiques des structures proposés, que la nécessité de renforcer leur polyvalence et de mutualiser les ressources mises à disposition, qu’elles soient logistiques, humaines et la nécessité de travailler sur les causes plus que sur les conséquences.
Ainsi, les élus se sont donnés le temps et les moyens de bâtir une véritable stratégie urbaine qui n’oublie pas l’humain afin de préparer la ville à répondre « qualitativement » à l’augmentation de population à venir en renforçant sa résilience face aux conséquences du réchauffement climatique.

« Faire société » dans des territoires « en transition » implique de faciliter l’intégration des nouveaux habitants, sans oublier les anciens, d’agir afin de maintenir la cohésion sociale dans la ville, d’animer les solidarités et les dynamiques urbaines, encore faut-il faire vivre un projet collectif en capacité de produire du commun et du partagé.
Objectif d’autant plus prioritaire après la crise sanitaire, les conséquences du Covid 19 sur le lien social sont très visibles, notamment auprès des plus fragiles. Il est urgent de retisser les liens entre générations et habitants.

Pour que Trilport soit une ville des proximités épanouie et vivante, il est essentiel que ses habitants y trouvent les services et aménités qui leur simplifie la vie au quotidien. Les options urbaines prises par les élus : développement d’une ville compacte, ouverte aux séniors et à la mixité multi générationnelle y contribue grandement.
Deux axes prioritaires : consolider le réseau de santé et soutenir le commerce de proximité. Le fait que Trilport ait été retenue comme « Petite ville de Demain » est déjà un élément de réponse pertinent, qui n’exclut pas de mener d’autres initiatives dans le cadre de ce dispositif ou d’autres projets liés aux dynamiques sociales.

Toute collectivité se doit d’ouvrir des perspectives, d’élargir le champ des possibles. L’ écoquartier de l’Ancre de lune, à sa juste place, peut contribuer à bâtir un territoire humain, solidaire, donc plus résilient, source de nouvelles dynamiques territoriales.

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