Les télé travailleurs rêvent ils de télécentres « ubiques » ?

telecentre.jpgConstat banal : en vingt ans, internet a bouleversé modes de vies, repères culturels ou économiques, et l’appréhension même de la notion de temporalité.
La révolution numérique provoque une véritable «accélération dans l’accélération » rendant caduque les schémas traditionnels ayant rythmé nos vies depuis le XIXe siècle, et basés sur le concept d’unité de temps et de lieu.

Nous entrons dans une nouvelle dimension, marquée par le nomadisme croissant qui caractérise nos modes de vie actuels, mais aussi un autre phénomène : le citoyen d’aujourd’hui a la capacité d’être présent dans plusieurs lieux en simultanée, grâce notamment à lé technologie numérique, une véritable quadrature du cercle à la limite de la schizophrénie. Nous voici dans l’ère de l’ubiquité, du moins numérique ou virtuelle.

Nous renoue avec un vieux précepte, cher à Aristote : « La richesse consiste bien plus dans l’usage que dans la possession ». Théorie confortée par le développement du numérique et l’émergence de nouveaux modèles économiques basés sur le partage (usage ou temps d’utilisation). Ce bouleversement concerne les usages numériques mais également d’autres domaines comme celui des mobilités (vélo ou auto partage …).

Il est désormais possible d’amener son travail chez soi, de se déplacer en travaillant, ou encore de travailler à distance, grâce au « télétravail », ou « e-travail »; appellation  qui nous éloigne de la glorieuse époque du Minitel. Ce dernier revêt deux réalités différentes, selon qu’on le pratique à partir de son domicile ou de locaux dédiés (télécentre, coffee shop, coworking space …).

Il m’apparaît utile d’apporter quelques éléments de réflexion, avant de revenir dans un prochain billet sur l’étude menée par le Conseil Général de Seine et Marne, via son agence de développement économique, Seine et Marne Développement sur la thématique du télécentre, d’autant que, dans le cadre de l’éco quartier « L’Ancre de Lune », nous travaillons sur un projet similaire depuis plus d’un an.

Rappelons que malgré les appels d’offres de la DATAR des années 1990 («NTIC et services innovants pour l’aménagement du territoire», « Télétravail, nouvel aménagement du territoire » …), le e-travail reste peu développé en France. Ce concept n’est pas qu’une simple évolution technologique, mais bien  un véritable bouleversement des modèles organisationnels ou managériaux et codes sociaux en vigueur dans l’entreprise. Une mutation qui présente atouts et inconvénients mais surtout, beaucoup d’incertitudes, tant ses composantes sont multiples, voire systémiques, et liés à des questions techniques (équipement, infrastructures) mais aussi culturelles et sociales.

Des incertitudes qui interpellent …

Le « e travail » va-t-il pouvoir se développer ?
Si oui, est il utile de créer des télécentres ?
Ces derniers sont ils un effet de mode, une étape intermédiaire ou bien un modèle économique viable et pérenne ?

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Point important, le télé travail ne concerne que certains emplois, notamment ceux utilisant les ressources numériques. Le numérique a  deux caractéristiques : la dématérialisation et la délocalisation.

La dématérialisation marque la rupture « définitive » ( ?), entre support « physique » et données ; ces dernières peuvent être copiées, partagées, distribuées massivement pour un cout quasi nul, mais également délocalisées sur un serveur distant accessible et mutualisables avec le moindre smartphone.
La notion de partage remplace celle d’échange et devient le moteur principal des innovations gravitant autour du « cloud computing » (informatique dans les nuages), ou du SaaS (acronyme de « Software as a service »), application accessible à distance, utilisée comme un service …

Point clé, la qualité des infrastructures technique et notamment celle du « tuyau » : fiabilité, débit, rapidité, capacité …
Ce qui pour des territoires non connectés et sinistrés numériquement, tel la Seine et Marne est un frein considérable, le seul brin de cuivre ADSL, n’offrant plus le débit acceptable. Dans ce cas de figure, le télécentre connecté à la fibre devient la solution, même momentanée !

Mais les limites ne sont pas seulement techniques, elles sont également liées au droit du travail : modalités de subordination (suppression de l’unité de lieu), comptabilisation du temps de travail, problématique de l’isolement du salarié, porosité entre vie professionnelle et vie privée.

L’innovation technologique nécessite une évolution sociétale, qui présente certains avantages potentiels pour :

  • l’entreprise, avec la diminution de l’absentéisme, une productivité accrue. Les collaborateurs épanouis sont plus créatifs et motivés pour exercer leurs fonctions. Lorsque le télé-travail est globalisé, il permet également aux entreprises d’une certaine taille de faire des économies de charges significatives, notamment foncières,
  • le salarié, car il peut faciliter un équilibre plus harmonieux entre vie privée et vie professionnelle tout en diminuant le temps consacré au transport et la fatigue induite
  • l’environnement :  en diminuant la fréquence des transport, et leur distances, il permet de diminuer considérablement les émissions de Gaz à effets de serre

Elle peut s’appuyer sur certains leviers bien identifiés pour favoriser son développement dans nos territoires :

  • Disposer d’infrastructures numériques performantes permettant l’utilisation de l’Internet très haut débit (fibre optique)
  • Etre doté d’un équipement performant et fiable
  • Transformer les modes d’organisation du travail afin de les adapter aux contraintes et potentialités de  l’économie de la connaissance ;
  • Former les personnels à l’utilisation de ces outils
  • Aménager les lieux du e-travail, tant au niveau technique qu’ergonomique (domicile ou locaux adaptés).

Pré requis indispensable : faire évoluer le mode de management dans l’entreprise, passer d’un moe de gestion basé sur le « présentiel » à un « management par objectifs ». Ce qui nécessite d’avoir des relations employeur / employé basées sur la confiance et une certaine autonomie du salarié.

Le télécentre

Cette solution présente l’avantage de diminuer considérablement les risques psycho-sociaux liés à l’isolement  qui peut toucher tout télé travailleur à domicile, en lui permettant d’avoir une vie  sociale et de travailler dans un cadre plus convivial. Cela favorise la limitation de l’empreinte carbone de l’entreprise comme du salarié (réduction des transports), des gains de productivité (diminution du temps de transport et de la fatigue inhérente) et permet également des économies de charge significatives pour l’entreprise.

Ce concept s’est développé dans les années 1980, principalement au Japon, en  Allemagne et Autriche.  En France il n’a été expérimenté que par quelques grandes entreprises, dont IBM, mettant à disposition de leurs salariés « nomades » (commerciaux, consultants …) des bureaux de proximité partagés.
Outre les USA, il faut souligner que la Corée du Sud, un des pays les plus connecté au monde a programmé la construction de 500 télécentres dans la banlieue de Séoul pour l’horizon 2013. L’Australie déploient  également de nouveaux réseaux d’espaces mutualisés de travail administratif (Co WOrking space).
Prés de chez nous, aux Pays Bas, une nouvelle forme émerge, ayant beaucoup de succés et analysé par pas mal de bureaux d’études français, le Smart Work Centers (ou SWC), expérimentation réussie mené en partenariat avec Cisco (programme Connected Urban Development) dans la ville d’Amsterdam qui en a fait l’un des piliers de sa stratégie environnementale visant à réduire de 40% ses émissions de CO2.  Il nous faut cependant distinguer les télécentres, dont la vocation est professionnelle et entrepreneuriale,  des espaces publics numériques (EPN) dont l’objectif est de familiariser le plus grand nombre aux usages numériques (initiation, formation …), notamment les publics concernés par la fracture numérique. Il faut souligner qu’étant donné les progrès en équipement informatiques des particuliers et l’amélioration des infrastructures de communication, un télécentre ne pourra être réellement attractif, et donc utile et viable économiquement,  que s’il apporte une véritable valeur ajoutée au télétravailleur qui peut être :

  • Un salarié pratiquant le télé travail ponctuellement : flexibilité, réduction des charges immobilières pour l’entreprise, gain du temps de transport  …
  • Un salarié par nature mobile ou itinérant (commercial, consultant …) travaillant de manière régulière, en dehors des locaux de l’entreprise,
  • Un indépendant ou un auto-entrepreneur, ne disposant pas de locaux professionnels et qui peut être intéressé par l’utilisation d’espaces professionnels lui proposant un bouquet de services.

Encore est il nécessaire de mettre à disposition un environnement de travail sécurisé, connecté, et évolutif, doté des technologies les plus innovantes, de postes de travail de qualité en nombre, de salles de réunion modulables, du très Haut Débit, de liaisons Wifi, d’outils collaboratifs variés (webcollaboration, visio conférence …), d’un bouquet de services périphériques disponibles (accueil, secrétariat, conciergerie …) dans un environnement social propice et attractif, adaptés aux usages, favorisant le lien social entre les télétravailleurs.
L’objectif est de cumuler les avantages du domicile et du bureau : un espace cocoon associé à une atmosphère professionnelle. Des chaînes hôtelières se positionnent actuellement sur un créneau qui pourrait être porteur d’ici peu avec des vacations variables selon les cas de figure : heure, journée, semaine …

Symbole du lien entre les différentes mobilités (virtuelle et physique), il est utile qu’un Télécentre soit localisé à proximité d’un hub de transport, afin d’être à la fois accessible au plus grand nombre et dans le même temps de leur permettre d’économiser du temps de transports, notamment pendulaires. Ce qui permet de  limiter congestion et fatigue, de perdre du temps inutile dans les transport et de gagner du temps personnel.

Dans la prochaine note nous aborderons une notion centrale, celle de la viabilité du modèle économique …

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